Interview d’auteur #3 – Michel Moutot nous parle de Ciel d’acier

Il y a une semaine, je vous faisais part de mon coup de cœur pour Ciel d’acier de Michel Moutot. L’auteur m’a contactée. J’ai donc sauté sur l’occasion pour lui poser quelques questions et vous partager ses réponses. Son roman découle de son expérience de reporter lors des attentats des tours jumelles du 11 septembre 2001. Il déroule, à partir de cet évènement, le fil historique d’ironworkers et Mohawks du Canada sur plusieurs générations.

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1. Votre roman débute par les attentats des tours jumelles du 11 septembre 2001.Vous avez reçu une récompense pour votre couverture de cette catastrophe en tant que journaliste. Pourquoi avoir attendu presque 15 ans pour écrire ce livre?

J’ai attendu tout ce temps parce que jesuis rentré en France en 2003, avec l’idée de ce roman dans un coin de ma tête, mais trop occupé par mon travail à l’AFP pour pouvoir m’y mettre. Puis en 2011 j’ai aidé un ami à raconter sa vie, cela a donné un livre titré « Aventurier des glaces ». J’ai passé six mois à l’écrire et j’ai adoré, ça m’a donné l’envie et la confiance de tenter quelque chose de plus ambitieux.

2. Grâce à votre ouvrage, le lecteur fait la rencontre des Mohawks (indiens du Canada), ironworkers bien souvent oubliés par l’histoire. Comment les avez-vous découverts?

J’ai découvert les Mohawks lors d’un reportage à Ground Zero, le 16 ou le 17 septembre 2001. Puis je suis tombé en janvier 2002 sur une exposition, titrée « Booming out, the Mohawk indians built New York », dans laquelle était racontée toute l’histoire de la tribu. J’en suis sorti en me disant : c’est incroyable, l’histoire de cette tribu c’est un vrai roman !

3. Vous vous étonnez (et nous aussi) qu’aucun auteur américain ou canadien n’ait pensé à écrire au sujet des Mohawks. Pourtant leur destin est des plus romanesques. Comment l’expliquez-vous?

Aucune idée : pour moi c’est un mystère. J’étais persuadé qu’une si belle histoire aurait attiré quelqu’un avant moi.

4. Votre écriture est imagée grâce, notamment, à de nombreuses descriptions. Le 11/09/2001 a bénéficié d’une grande médiatisation dans un un monde déjà gouverné par l’image. Êtes-vous un adepte de la complémentarité entre l’écrit et l’image?

Bien sûr. Ma femme, qui est ma première et meilleure lectrice, m’a toujours dit que j’avais une écriture imagée. J’aime donner à voir au lecteur, avec des descriptions, mais pas trop non plus. Il faut laisser au lecteur sa part d’imaginaire. En tant que lecteur, j’aime bien qu’on me laisse ma part de travail…

5. Pouvez-vous nous expliquer comment votre métier de reporter à influencer l’écriture de ce roman?

Une partie du roman est tirée directement de mes reportages le 11 septembre et dans les mois qui ont suivi. C’était la partie la plus facile : la visite de John, par exemple, à Fresh Kills, est une scène que j’ai vécue. D’un autre côté, pour devenir romancier il faut cesser d’être journaliste, et ce n’est pas facile. Il faut développer ses personnages, se mettre dans leur tête, leur prêter des sentiments. Tout ça était nouveau pour moi.

6. Quelle a été la plus grande difficulté que vous ayez rencontré pendant l’écriture de ce livre? Comment avez-vous réussi à trouver le bon équilibre entre événements historiques, détails techniques et pans de vie?

Le plus difficile a été effectivement de me séparer de mes réflexes professionnels de journaliste pour devenir vraiment romancier. Lors des cent premières pages, je me suis aperçu que j’écrivais un très long reportage. J’ai tout repris, tout réécris depuis le début.

7. Lors de vos recherches, quels sont les éléments qui vous ont le plus marqué?

Les récits des anciens, ironworkers à la retraite qui avaient construit le WTC et ont assisté à la télévision à leur écroulement. J’en ai rencontré trois à Kahnawake, ce furent de très belles rencontres.

8. Ciel d’acier est votre seul et unique roman. Travaillez-vous sur un nouveau projet en parallèle de votre activité journalistique?

Oui, je suis en train d’écrire un nouveau roman. Il s’appelle, pour l’instant, « Freedom fever » et raconte l’histoire, au milieu du 19e siècle, des chasseurs de baleines de l’île de Nantucket, au large de Boston, qui sont partis, avec leurs bateaux, chercher de l’or en Californie. C’était en 1849, lors de la première ruée vers l’or qui a bâti San Francisco. C’est l’histoire de trois frères, qui quittent Nantucket à la fin de 1848, et arrivent à San Francisco cinq mois plus tard. Je suis à la page 125, ce matin, je vais m’y remettre. Et je pars mercredi pour dix jours de repérages à San Francisco.

Merci Michel Moutot pour ces quelques mots qui éclairent un peu plus votre roman.

Fanny
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Interview d’auteur #2 – Sylvie Gibert nous parle de L’atelier des poisons

Pour le second numéro de ce rendez-vous mensuel, c’est Sylvie Gibert qui m’a fait le plaisir de bien vouloir répondre à quelques questions à propos de son roman L’atelier des poisons (mon avis : ) sorti le 17 mars 2016 aux éditions Plon. Je vous laisse donc en compagnie de l’auteur qui vous dévoile quelques petites choses à propos de son livre.

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1. Avec L’atelier des poisons, vous publiez votre quatrième roman cette fois-ci dans une maison d’édition très connue. Quel a été votre sentiment à la vue de votre manuscrit accepté?

L’éditrice de Plon, Lisa Liautaud, m’a téléphoné. Elle a commencé par me faire divers compliments et je n’arrivais ni à parler ni à la remercier car j’attendais le moment où elle me dirait que, malgré « ses qualités », elle ne pouvait éditer mon manuscrit… Après, ce fut le bonheur, bien-sûr ! 

2. Il me semble que l’écriture de cet ouvrage est partie de la découverte d’un tableau. Dites-nous tout à propos de la genèse de ce livre.

J’ai pour habitude de parcourir les musées au pas de course, ou presque… J’attends d’une œuvre qu’elle m’interpelle. Là, seulement, je m’arrête et je peux passer un très long moment à l’observer. Dans le bleu est un pastel qui m’a littéralement subjuguée. Il ne s’agit que d’une femme qui fume, accoudée devant une tasse de café, mais son expression, son attitude, sa tenue négligée, tous ces détails font que le visiteur surprend un véritable moment d’intimité dans la vie de cette femme. Alors, forcément, j’ai eu envie d’en apprendre davantage. Le seul indice que j’avais était le nom du peintre : Amélie Beaury-Saurel.

Beaury-Saurel_Dans_le_bleu_(RO_494)Dans le bleu de Amélie Beaury-Saurel (1894, musée des Augustins de Toulouse)

3. Vous avez construit votre récit en partie sur une fresque historique et sociale et en partie sur une enquête policière. Avez-vous eu des difficultés à ficeler l’ensemble et à trouver un juste équilibre entre les deux genres?

J’étais partie pour écrire un roman sur la vie difficile de ces femmes peintres, dans une période où la condition des femmes était certainement la plus inégalitaire de l’histoire de France. Mais il me fallait toujours replacer le contexte social ou légal pour expliquer les difficultés qu’elles rencontraient, ce qui donnait une certaine lourdeur narrative. Étant moi-même amateur du genre policier, il m’a alors semblé que le moyen le plus approprié pour dresser un tableau fidèle et vivant de cette époque était de tramer des intrigues policières à partir de faits divers réels.

4. Dans votre roman, vous nous présentez le monde de la peinture et des académies du XIXe siècle. Est-ce un monde qui vous fascine, vous questionne?

Ce monde me fascine et me questionne à un point … Je ne trouve pas d’adjectif assez fort ! J’ai moi-même fait de la sculpture et j’ai toujours dessiné. Je pense que peindre, composer, écrire, tout cela relève d’un seul besoin : la créativité. Et la créativité – ce besoin qui est en chacun de nous à des degrés divers – est l’essence même de ce qui différencie l’être humain de l’animal… Votre question pourrait m’entrainer trop loin, j’arrête là. 

5. Vous mettez en avant des femmes provenant de toutes les conditions sociales. Était-ce important pour vous de les réhabiliter et de leur redonner vie?

Vous avez mis le doigt sur un élément important : s’il est difficile pour toutes les femmes, dans cette fin du XIXe siècle, de se faire connaître en tant que peintre, apprendre la peinture est beaucoup plus facile pour les jeunes-filles riches. En effet, celles-ci ont des parents qui peuvent payer, fort cher, des peintres connus pour qu’ils les accueillent dans leur atelier. Ce fut le cas pour les sœurs Morisot. Or, l’académie Julian reçoit – à l’exception de Marie Bashkirtseff – des jeunes filles de la petite bourgeoisie. Ce sont elles qui ont à surmonter le plus d’obstacles. Elles subissent à la fois les « interdits » de la condition des femmes de la bourgeoisie – qui ne peuvent pas même se promener seules – et des moyens financiers si limités que certaines vivent quasiment dans la misère.

6. L’atelier des poisons est un roman historique. A sa lecture on ressent tout à fait l’important travail de recherches qui vous a permis de donner à vos lecteurs des détails et de lui faire remonter le temps jusqu’en 1880. Comment ce sont déroulés ces travaux de recherches? Un élément, un document ou un fait vous a-t-il marqué plus qu’un autre?

En tout premier lieu, le journal de Marie Bashkirtseff, dont j’ai eu du mal à me procurer l’édition intégrale (une quinzaine de tomes), puis la biographie de sa « meilleure ennemie », Louise Breslau, que j’ai pu lire grâce à un « échange » entre bibliothèques. J’ai aussi consulté les journaux de l’époque dont j’ai épluché des centaines de faits divers. Et puis, bien sûr, les précieux romans et nouvelles de Guy de Maupassant, pour ne citer que lui. Quant aux « décors », j’ai utilisé des tableaux, des photographies, des plans et cartes de l’époque. La recherche a duré beaucoup plus longtemps que l’écriture du roman.

7. Quelle a été votre plus grande difficulté à l’écriture de cette histoire?

Trouver une fin. Cela peut sembler curieux mais, en écrivant, on n’a aucun recul sur le texte. Chaque fois que j’avais l’impression d’avoir terminé, il fallait que l’éditrice me fasse comprendre avec tact que ce n’était pas le cas. 

8. Avez-vous un nouveau projet en tête? Pouvez-vous nous en dire un peu plus.

La suite… Ce qui ne pouvait manquer d’arriver à ces jeunes peintres qui prennent peu à peu conscience de l’injustice qui leur est faite : elles vont rencontrer Hubertine Auclert et participer au premier mouvement suffragiste. Là, je n’invente rien ! 

9. Racontez-nous vos habitudes d’écriture.

L’après-midi, dans le calme le plus complet. Quelquefois un fond musical en accord avec ce que j’écris : pour ce roman ce fut Lili Boulanger, une femme compositeur du début du XXe siècle. 

10. Et enfin, la question inévitable pour tout bibliophile : quels sont vos romans favoris?

Ils sont si nombreux que si j’en citais quelques-uns se serait injuste pour les autres. En ce moment, je lis un auteur oublié : Paul Vialar. J’ai trouvé un premier roman, Le bal des sauvages, dans une brocante et je me suis procuré les suivants chez des bouquinistes : Le clos des trois maisons, Le petit jour. L’histoire, assez autobiographique, est passionnante et l’écriture, à la fois riche et subtile, est un pur régal.

Merci à Sylvie Gibert pour ces réponses pleines de passion!

Fanny

Interview d’auteur #1 – Iona Grey nous parle de Lettres à Stella

Je débute aujourd’hui un nouveau rendez-vous qui sera surement mensuel. En effet, je suis partie du constat que les écrivains ne sont pas toujours mis en avant sur les blogs littéraires contrairement à leur livre. Je vais donc essayer de donner la parole à ceux qui nous procurent de quoi assouvir notre passion et qui voudront bien répondre à mes questions.

C’est Iona Grey qui inaugure cette nouvelle catégorie d’articles. Son premier roman Lettres à Stella (Letters to the lost en version originale) est sortie aux éditions des Escales le 12 mai 2016. Cet auteur tout droit venu du nord de l’Angleterre à accepter avec beaucoup d’enthousiasme de nous révéler quelques petites choses à propos de son roman mais aussi de sa vie d’écrivain. Mon avis sur le livre :

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1. Lettres à Stella est votre premier roman et est maintenant publié dans 12 pays. Quels sentiments ressentez-vous à cette évocation?

Un mélange d’étonnement, d’excitation et une immense reconnaissance. C’est un peu surréaliste, dans le bon sens du terme, de penser que des personnes le lisent dans autant de pays et de langues différents.

2. Racontez-nous vos habitudes d’écriture.

J’écris à plein temps tout en veillant sur ma famille. Mes enfants sont tous grands maintenant donc c’est plus facile de trouver du temps pour écrire bien que, d’une certaine manière, je trouve que ces adolescents prennent davantage de place moralement que de jeunes enfants. Je n’ai plus à les habiller le matin ou à les mettre au lit mais c’est surprenant l’effet que peut avoir sur ma capacité à me concentrer le stress des examens, l’argumentation à propos des piercings, des sorties ou des teintures pour cheveux.

3. Qu’est-ce qui a inspiré l’écriture de ce roman?

Une combinaison de plusieurs choses je pense. Depuis très longtemps, j’avais une idée en tête à propos d’une maison ordinaire dans une rue ordinaire qui serait restée longtemps vide et le  pourquoi de cette situation. Un jour, alors que je passais dans la chambre de ma fille, j’ai vu une lettre ouverte sur le bureau et la phrase « Letters to the lost » m’est venue à l’esprit. C’est cela qui m’a donné le titre (pour la version anglaise!) et une idée pour travailler autour. L’histoire a grandi ensuite.

4. Vous avez mêlé le roman avec l’espistolaire. Pourquoi avez-vous choisi ce schéma? Est-ce que cela n’a pas été trop difficile de trouver un bon équilibre?

Je savais depuis le début que ces lettres allaient jouer un rôle clé dans l’histoire car elles apportent un lien entre le présent et le passé. J’ai écrit les passages des années 1940 en premier et donc au fur et à mesure les lettres de Dan à Stella qui remplissent le temps où ils sont séparés. Je me suis assurée que je respectais bien la chronologie de la guerre. Le raid aérien auquel Dan prend part m’a donné une structure rigide autour de laquelle travailler ce qui a rendu la tâche en réalité plus facile. Ce n’est pas avant d’avoir fini l’histoire des années 1940 que je suis revenue au début du livre pour écrire le présent y compris la première lettre que Dan envoie pour essayer de retrouver Stella. A partir de ce moment, sa voix fut vraiment claire dans ma tête et j’ai adoré écrire à son propos.

5. Votre roman se déroule à Londres. Vous décrivez régulièrement la ville et ses rues. Est-ce une ville que vous connaissez bien et qui vous inspire?

Je vis dans une petite ville agricole du nord-ouest de l’Angleterre loin de Londres (dans tous les sens du terme!) mais je la visite régulièrement. Au fil des années j’en suis venue à bien la connaitre. Comme visiteur, je recherchais particulièrement tous les détails que je pourrais introduire dans un livre. J’ai souvent planifié des balades à pied autour d’une partie bien précise de la ville ou pour aller voir des bâtiments spécifiques. J’ai trouvé cela vraiment très inspirant. Bien que la ville ait été durement frappée durant le Blitz et que tant de troupes du monde entier soient passées par là pendant ces extraordinaires années de guerre, c’est incroyable à quel point elle est similaire aujourd’hui.

6. Votre roman pose la question de la femme dans la société. Était-ce important pour vous de les mettre à l’honneur ?

J’ai voulu écrire sur les femmes ordinaires parce que je pense que souvent elles ont (naturellement) été exclues de la fiction historique. Pour beaucoup de femmes, la Seconde Guerre mondiale a fourni indépendance et opportunité puisqu’elles ont été encouragées à prendre un rôle actif. Cependant, mon intérêt s’est porté vers ce que c’était que d’être laissé à la maison et d’être déconnecté des grandes avancées réalisées vers l’égalité, de vivre dans la peur pas seulement d’un ennemi étranger mais aussi d’un ennemi beaucoup plus proche de la maison. A cette époque, les femmes n’avaient souvent aucun moyen de s’enfuir loin d’un mari abusif sans le support de la loi ou de leur communauté. J’ai voulu examiner ce que cela faisait et aussi voir comment les attitudes envers plusieurs questions touchant les femmes ont changé dans les années intermédiaires.

7. La maison de Greenfields Lane a une place importante dans votre roman. Comme Daphné du Maurier, avez-vous voulu que cette demeure soit un personnage à part entière?

Je suis fascinée par les maisons. Je me trouve toujours attirée par les histoires ayant des maisons en leur centre. Pour moi, le thème de la « maison » a un pouvoir très fort. J’aime l’idée qu’elles retiennent une impression des gens qui y ont vécus et des évènements qui s’y sont déroulés. J’adore les écritures descriptives et les mises en scène et si cela évoque une maison suffisamment forte pour la faire ressentir comme un personnage à part entière, j’en serais très heureuse!

8. Jess est perdue et à la croisée des chemins. Trouver Stella lui donne un but ainsi qu’un sens à sa vie. Comment avez-vous pensé à ce personnage qui fait la connexion entre le passé et le présent?

Quand j’ai eu l’idée d’une maison vide et abandonnée, j’ai imaginé qu’elle pouvait être découverte par quelqu’un de brisé à la recherche de quelque chose d’inattendu. Jess a été un personnage très agréable à écrire car elle combine une extrême vulnérabilité avec une certaine dureté. Elle est aussi du nord de l’Angleterre que j’aime (car j’en viens aussi!).

9. Sur Instagram, j’ai cru comprendre que vous étiez en train de travailler sur un nouveau projet. Pouvez-vous nous en dire davantage?

C’est un livre avec une autre maison en son centre mais cette fois plus grande et plus grandiose. Je prends beaucoup de plaisir à imaginer les énormes et élégantes pièces et les effets qu’une époque peut avoir sur sa splendeur. L’histoire commence au tout début de la guerre, en septembre 1939, quand personne ne réalise vraiment quelles épreuves s’annoncent. C’est une période instable de bouleversements et d’incertitudes. L’ordre ancien est menacé et les circonstances réunissent des personnes des plus improbables. Et bien sûre, c’est une histoire d’amour!

10. Quels sont les romans qui vous ont le plus marqué?

Juste quand j’ai commencé à écrire Lettres à Stella un ami m’a envoyé un exemplaire de Une vie après l’autre (Life After Life) de Kate Atkinson que j’ai beaucoup aimé et trouvé extrêmement inspirant. Son premier livre, Dans les coulisses du musée (Behind the Scenes at the Museum), reste un de mes préférés. J’ai toujours trouvé les livres où le passé est vue depuis le présent complétement irrésistibles. Je me souviens du frisson que j’ai eu lorsque j’ai lu la première ligne de Le messager (The Go-between) de L. P. Hartley quand j’étais adolescente : « Le passé est un pays étrangé : ils font les choses différemment là-bas. » (« The past is a foreign country: they do things differently there. »). Un livre sur lequel je reviens encore et encore et que je recommande à chaque opportunité est La partie de chasse (The Shooting Party) de Isabel Colegate qui est très joliment écrit, évocateur et poignant. Suite Française d’Irène Nemirovsky est l’un des rares et précieux livres qui vous fait vous sentir à bout de souffle pendant la lecture et perdu à la fin.

Merci beaucoup et bon weekend!

Merci!

Pour lire la version originale de l’interview c’est par ici :

J’espère que cela vous a plu. N’hésitez pas à réagir, je me ferais un plaisir de relayer vos impressions à Iona Grey.

Interview réalisée dans le cadre du mois anglais.

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Fanny

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Interview de Catriona Seth, auteure de La fabrique de l’intime

Catriona Seth, écrivain de La Fabrique de l’intime, mémoires et journaux de femmes du XVIIIe siècle est très active sur la toile. C’est tout naturellement qu’elle a répondu  à ces quelques questions avec beaucoup de précisions.

Laissons lui la parole. Je tiens à préciser qu’aucune modification n’a été apportée. Il s’agit de ses réponses telles qu’elle me les a transmise.

Photo de profil du twitter de Catriona Seth

1) Pouvez-vous vous présenter aux lecteurs de ce blog : votre parcours, vos thèmes de recherche, ce qui vous passionne dans l’Histoire.

En tant qu’individu, je me sens profondément européenne. J’ai été élevée entre deux langues – l’anglais et le français. J’ai été à l’école au Royaume-Uni, en Suisse, au Venezuela, en Belgique, et à l’université à Oxford et à la Sorbonne.

Je suis spécialiste du XVIIIe siècle, actuellement professeur à l’université de Lorraine, après avoir occupé plusieurs postes dans le secteur privé, puis soutenu une thèse et passé l’agrégation.

Il me semble que l’histoire est une matière vivante. J’aime à découvrir dans mes domaines d’étude des questionnements analogues aux nôtres, tout en mesurant les différences qui nous séparent des hommes et des femmes d’autrefois. Quand j’ai travaillé sur l’inoculation (l’ancêtre de la vaccination[1]), j’ai retrouvé des interrogations semblables à celles que suscitent certaines pratiques médicales actuelles. Lorsque j’ai rassemblé des textes sur Marie-Antoinette[2] je me suis demandé pourquoi elle polarisait encore les passions entre admirateurs et détracteurs, plus de deux siècles après sa mort. En éditant récemment Les Liaisons dangereuses[3], j’ai eu l’occasion de réfléchir sur la réception du livre à l’époque de sa publication – les contemporains de Laclos y lisaient-ils les mêmes choses que nous ? – mais aussi sur les raisons de son succès considérable de nos jours.

Tout cela pour vous dire que l’histoire m’intéresse dans la mesure où elle nous parle de ceux qui nous ont précédés, mais qu’elle nous apprend des choses sur nous-mêmes et sur le monde contemporain.

2) Comment vous est venu l’idée d’écrire cette anthologie ?

La réponse immédiate est qu’un livre peut en cacher en autre. En effet, j’avais préparé, à la suggestion de Stéphane Barsacq et de Daniel Rondeau, un volume sur Marie-Antoinette pour la collection Bouquins. Ils en avaient été contents et m’avaient demandé ce que je voulais faire d’autre pour eux. J’ai réfléchi à la fois à la collection, qui occupe un créneau à part dans le paysage éditorial français – un millier de pages, c’est un formidable espace de liberté –, et à mes propres centres d’intérêt. J’ai proposé une anthologie de textes autobiographiques de femmes du XVIIIe siècle parce qu’il n’existait rien de ce genre et parce qu’il me semblait qu’un tel recueil avait du sens : il permet de montrer que les femmes de l’époque, souvent confinées, pour leurs activités, à la sphère privée, trouvent dans l’écriture un espace de liberté et nous offrent ainsi en quelque sorte l’envers de l’histoire : ce que nous n’avons pas vu ou entendu justement parce que leurs textes sont de l’ordre de l’intime. On peut donc y trouver ce qui ne se dit pas forcément publiquement mais qui n’en reste pas moins bouleversant pour l’individu comme pour la société.

3) Ce livre a sans aucun doute nécessité un long travail de recherche. Pouvez-vous nous préciser les lieux où vous vous êtes rendue afin de réunir ces témoignages du XVIIIe siècle?

L’un des grands plaisirs, pour le chercheur, est de se rendre dans des bibliothèques diverses. J’aime beaucoup celles de Rouen, de Versailles ou de Nancy, qui ont toutes à leur manière des fonds exceptionnels. Je me rends aussi bien entendu la Bibliothèque Nationale, mais aussi à l’Arsenal – à laquelle je suis particulièrement attachée car c’est la première des grandes bibliothèques parisiennes que j’ai fréquentée – ou à la Mazarine entre autres. Je me plongée dans des fonds conservés à l’étranger. Je connais bien certaines bibliothèques anglaises : la British Library à Londres, la Bodleian et la Taylorian à Oxford, qui me rappellent mes années d’étudiante. J’ai aussi eu l’occasion de consulter les papiers d’une archiduchesse d’Autriche dans les archives impériales à Vienne ou encore, pour l’un des textes inédits que je reproduis, d’aller chez les descendants de la diariste, dans un charmant petit château suisse.

4) Sur quel(s) critère(s) avez-vous sélectionné les différents textes qui apparaissent dans votre livre ?

Dès que j’ai eu l’idée du projet, je savais que j’inclurais certains textes : ceux de Marie-Jeanne de Staal-Delaunay, qui a un rôle d’inauguratrice, infléchissant profondément le genre des mémoires, de Charlotte-Nicole Coquebert de Montbret, dont les papiers de famille sont conservés à Rouen, de Marie-Aimée Steck-Guichelin, une de ses amies, dont les écrits sont très émouvants… J’ai aussi cherché une certaine représentativité. Comme j’essaie de l’expliquer dans l’introduction, il est impossible d’entendre la voix des analphabètes, sauf de manière indirecte (s’ils font l’objet d’un interrogatoire de police, par exemple). J’ai essayé de mettre en évidence, malgré cela, car j’étais limitée aux écrits, une grande variété de parcours, d’horizons, de niveaux d’éducation, de milieux sociaux. Je suis allée à la chasse d’une autobiographie spirituelle et j’ai lu différentes choses avant de tomber sur le récit remarquable de Françoise-Radegonde Le Noir. Je me suis mise en quête de propos tracés par des femmes du peuple. Victoire Monnard, la plus jeune des treize femmes incluses dans le volume, est presque illettrée au moment où elle vit en direct les événements révolutionnaires : elle est alors apprentie lingère à Paris. Elle apprendra vraiment à lire et à écrire plus tard comme elle l’explique dans ses souvenirs.

Je n’ai pas voulu introduire d’échelle des valeurs entre les femmes qui travaillent et de grandes dames comme Isabelle de Bourbon-Parme. J’ai souhaité mettre en évidence la diversité de leurs écrits et la liberté qu’elles pouvaient avoir grâce à eux : ces différentes femmes ont en commun des interrogations sur elles-mêmes et sur les autres ; leurs écrits deviennent à l’occasion, selon la belle formule de Suzanne Necker, un « spectateur intérieur ».

Il me semble aussi que tous les textes recueillis témoignent d’une aisance d’écriture, d’une ouverture au monde, d’une sensibilité qui les rend encore passionnants pour nous. Avec eux, nous avons l’impression de découvrir des individus sans intermédiaire, de les entendre « en direct » en quelque sorte. C’est un privilège extraordinaire que d’avoir accès ainsi sans écran aux propos de ces femmes.

5) Est-ce, pour vous, une preuve de modernité voire un début d’émancipation dans le fait qu’une femme de cette époque prenne l’initiative d’écrire ? Vous évoquez également son entrée en politique.

Il me semble qu’écrire son journal intime est implicitement une revendication : celle d’avoir un espace à soi où s’exprimer comme on le souhaite. En plus, les textes du for intérieur ressortissent à un genre sans règles véritables donc dans lequel on fixe soi-même les limites du contenu, le niveau de langue et ainsi de suite. Beaucoup de femmes utilisent le journal pour se mettre à l’épreuve, se questionner sur leurs propres pratiques et sentiments. J’ai souhaité recueillir ces textes intimes, bien moins connus que les écrits politiques des dernières années du XVIIIe siècle.

L’entrée en politique de la femme est bref et sanglant, au moment de la Révolution. On songe au cas d’Olympe de Gouges bien entendu. La Révolution entraîne le triomphe d’une société virile qui réduit la femme au rôle de mère des enfants de la république et de compagne des héros. Le code civil entérine l’inégalité entre les sexes. On ne peut pas dire, malgré des réformes sur le plan légal, que cet héritage ait disparu complètement. Je n’ai pas cherché cet aspect-là des choses, même si plusieurs des femmes dont je reprends les textes ont joué des rôles directs ou indirects dans une France bouleversée – je pense à Manon Roland, à Félicité de Genlis ou à Germaine de Staël. Le cas de Mme Roland est particulièrement clair : j’ai reproduit ses Mémoires particuliers, pas ses textes proprement politiques. L’enjeu, dans les écrits intimes, est autre, plus durable et, à sa manière plus profond.

6) Germaine de Staël et Suzanne Necker, que vous citez, furent toutes les deux de célèbres salonnières. Pouvez-vous nous en apprendre plus sur ces réunions culturelles mais aussi politiques ? Avaient-elles une véritable influence ?

Suzanne Necker a utilisé son salon pour promouvoir la carrière de son mari. Elle a réussi admirablement. Germaine de Staël a tenu un salon à Paris et, plus important encore, en exil, au début du XIXe siècle, elle réunit autour d’elle les têtes pensantes de l’Europe entière en Suisse dans son château de Coppet. La mère et la fille avaient la chance de disposer de carnets d’adresses fournis et de moyens considérables. Elles pouvaient ainsi recevoir à la fois des écrivains et artistes – c’est chez Mme Necker qu’on décide de commander à Pigalle la célèbre statue de Voltaire nu ou encore que Bernardin de Saint-Pierre lit en avant-première Paul et Virginie – et des hommes politiques, des diplomates ou des militaires. Je pense que ces réunions privées avaient une véritable influence à la fois dans le domaine de la diffusion des idées ou des modes, dans la mise sur pied de groupes de pression – des lobbies avant l’heure – et dans la formation d’une élite intellectuelle et politique susceptible d’influencer l’opinion. Grâce aux salons, les femmes ont sans aucun doute joué un rôle, mais un rôle discret souvent, restant dans l’ombre de figures publiques essentiellement masculines, influençant les élections académiques ou les nominations à des postes, mais sans prendre la parole ouvertement sur la scène publique. Suzanne Necker, qui ne publiait pas ses textes, et Germaine de Staël, auteur célèbre de grands romans et essais, sont toutes deux des écrivains de premier rang et qui cherchaient, chacune à sa façon, des modes d’expression dans un univers égalitaire.

Madame Germaine de Staël (1766-1817) par François Gérard   

Madame Germaine de Staël (1766-1817) par François Gérard et Suzanne Necker (1737-1794) par Jean-Sifred Duplessis

Merci encore à Catriona Seth pour sa gentillesse et pour avoir donné un peu de son temps afin de nous concocter ces réponses. J’éspère que vous en aurez appris autant que moi sur le siècle des Lumières du point de vue des femmes.

Fanny


[1] Pour Les rois aussi en mouraient. Les Lumières en lutte contre la petite vérole (Desjonquères, 2008).

[2] Marie-Antoinette. Anthologie et dictionnaire (Laffont, Bouquins, 2006).

[3] Pour les éditions Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade, 2011).

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